Le graphisme social
Pierre Bernard dans Création numérique n°100

Même s’il ne souhaite pas céder au pessimisme le plus noir, Pierre Bernard pose un regard pour le moins préoccupé sur le graphisme en France ou du moins, sur sa place et l’absence de reconnaissance de la part des décideurs. Tout en dressant un état des lieux, il évoque son parcours, sa démarche et rappelle l’importance de la dimension sociale du graphisme.

« Quand j’observe comment est considéré le graphisme dans la société en France, je trouve cela catastrophique. Nous nous trouvons dans cette situation d’un libéralisme accepté par les dirigeants de manière générale et en même temps refusé parce qu’ils sentent bien que ce n’est pas un avenir pour des gens civilisés. J’ai connu un graphisme de contestation, dont je n’ai pas fait partie car lorsque l’on a créé Grapus nous défendions un graphisme de « reconstruction ». C’est la raison pour laquelle nous sommes devenus communistes, parce que nous voulions construire une société plus juste et plus belle. Il nous arrivait de réaliser des images positives pour des causes comme le tiers-monde et l’anti-racisme. Progressivement j’ai pris en compte l’hypothèse moderne, la thèse du Bauhaus, à savoir : les formes peuvent servir au bonheur social et il faut produire des formes qui servent la collectivité. C’est ce graphisme que j’ai trouvé en partie réalisé aux Pays-Bas. Leur utilisation de la typo est remarquable et, par exemple, le travail de Dumbar pour la Poste est une merveille. C’est donc sur cette base que j’ai fondé l’atelier en compagnie justement de deux graphistes hollandais. »

les commanditaires

« Je pense qu’il n’y a que les graphistes, les praticiens qui se soucient réellement du graphisme. La majorité des commanditaires en ont une conception radicalement mauvaise. Ifs ne comprennent pas que forme et contenu sont la même chose et interagissent. fis ont bu du lait publicitaire. Pour eux, la forme est soit aux ordres du contenu, soit doit être la moins chère possible. Je ne suis pas anti-publicitaire, je trouve seulement que la publicité est devenue oppressante par son volume et que c’est une énorme machine qui nous écrase. »

les solutions à l’inculture graphique

« II faudrait développer une chose fondamentale qui est l’enseignement de la culture de l’image à l’école. Il faut enseigner aux jeunes à regarder, c’est essentiel. Par ailleurs, dans les grandes écoles, on devrait aussi particulièrement sensibiliser les futurs décideurs à cette relation formel contenu et à une certaine culture graphique. Il y a beaucoup de potentiel de développement dans une société comme la nôtre, qui est quand même l’une des premières puissances industrielles du monde, et puis nous avons un passé, une histoire. Même s’il est vrai que, dans le groupe des pays riches, la France n’est pas très bien placée au niveau du graphisme. »

les étudiants

« Comment se situent les étudiants par rapport à cette problématique ? C’est peut-être une question de générations, mais il me semble que l’approche moderne ne semble pas les concerner. Ifs comprennent bien la complexité des aspects conceptuels, les relations entre le fond et la forme. Par contre, la situation actuelle développe chez eux un espoir profond en leur avenir individuel. C’est bien, car il faut des individualités, mais en même temps, le travail du graphiste s’inscrit dans le collectif social et si l’on n’a pas cette conscience-là, si l’on ne peut pas en parler, c’est dommage, c’est un manque. »

Reconnaissance et recherche

« Je trouve qu’il y a une certaine perversion à ce que le graphisme repéré, médiatisé soit souvent celui qui se situe à la limite du champ artistique. Cela revient un peu à mettre le graphisme dans le ghetto de l’art, et de nouveau à rendre la situation difficile. L’avenir n’est pas là, mais dans la prise en compte de la complexité de la société. Il faut beaucoup chercher. D’ailleurs c’est l’un des dangers pour tous les graphistes. Lorsqu’il faut absolument produire et être sûr que cela fonctionne, le danger est d’utiliser des systèmes reconnus et de ne plus cherchel. »

Des clients exemplaires

« En ce qui nous concerne, nous avons trouvé une niche. Les clients de l’Atelier sont des commanditaires modèles chacun dans leur genre : le Secours Populaire, les responsables du comité du développement du Val-de-Marne et le centre Pompidou avec lequel on travaille depuis trois ans. Ce que je constate, c’est qu’aujourd’hui, on commence à comprendre que le graphisme peut jouer un rôle important dans un établissement de ce type. Un rôle d’identification et pas seulement de répérage spatial, de signalétique. Le problème est de faire comprendre la fonction culturelle profonde et sans doute encore novatrice du centre Pompidou. »

Micro bio

Fondateur du collectif Grapus, puis en 1990 de l’ACG, l’Atelier de Création Graphique, Pierre Bernard est également, depuis 1993, professeur à l’ENSAD (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs). Il est aujourd’hui l’un des graphistes français les plus reconnus. On lui doit notamment l’identité visuelle du Parc de la Cité des Sciences de la Villette (1985) et celle du musée du Louvre en 1989. Depuis trois ans, il assure pour le Centre Pompidou, la création graphique des affiches, des programmes et des livrets d’exposition.

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